Ils ont décroché #2, L’histoire de M.

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“Si y a bien un truc dont je me suis rendu compte ces dernières années, c’est qu’on ne sait jamais de quoi on est capable tant que ce n’est pas fait. Même quand on a décroché” M.

3 ans, c’est le temps qu’il aura fallu à M pour cesser de s’essentialiser autour d’une définition des plus restrictives : “j’ai décroché” et s’autoriser à découvrir ses forces et ses rebonds.

Sa nuance à elle, du décrochage, c’est celle d’une enfant, qui à 11 ans vit un drame familial. Un de ceux dont on pense ne jamais se remettre. Un de ceux dont on imagine, adulte, qu’il est impensable. Et pourtant. Elle le vit. Et l’école devient rapidement un lieu de douleur. Un lieu où tout et tous lui rappellent sans cesse ce drame. Un lieu où l’empathie ne trouve plus sa place. Pas vis à vis d’elle en tout cas.

Ce lieu, qui auparavant était un refuge, espace d’apprentissages, de joies, de réussites devient synonyme de torture. Car oui, M était première de sa classe pendant l’intégralité de son primaire. M est ce que l’on pourrait définir une boulimique de l’apprentissage, pouvant dérouler des exercices de maths avec rigueur et intensité presque stakhanovistes. Si l’on devait aimer les étiquettes, on lui collerait probablement celles de haut-potentiel hypersensible.

Mais M ne parvient plus à se lever. Et 5 ans durant, de tentatives de reprises scolaires en échecs, d’hospitalisations en tentatives de suicide, elle se noie. Elle se voit jeter tous les trésors de ses ressources, détruire les bribes de confiance qui se fissurent encore plus, au fur et à mesure que les années passent. Elle a décroché. Elle est décrocheuse. Mais peut-elle désormais être autre chose ?

Encore faut-il qu’elle se l’autorise. Le cercle vicieux : celui d’une auto-flagellation, d’une punition de ne pas être à la hauteur. A la hauteur des personnels médicaux qui l’entourent. A la hauteur du souvenir de sa maman. Et pire, à la hauteur du fantasme qu’elle a d’elle-même et de ce qu’elle devrait être.

Elle se punit, régulièrement, envahie d’un trop plein de douleur. Douleur de solitude. Douleur d’incompréhension. Douleur de marginalisation. Douleur d’interdiction. Et ce, pendant 5 ans. 5 ans, c’est long. Surtout quand on est adolescent. C’est l’intégralité de son collège qui passe à la trappe. 

Ce n’est pas faute d’avoir tenté, chaque année, de reprendre le cours d’une vie “normale”, aka d’une scolarité. CNED, école publique, privée, tout est tenté. Rien n’y fait. Les réflexes scolaires, si chers à ses souvenirs, ne sont plus. Chaque tentative demande un effort incommensurable, seule contre tous, seule contre elle-même.

Ce n’est qu’à 17 ans, qu’elle ose une énième tentative de reprise de contact avec la scolarité. Je ne dirais pas l’apprentissage car celui-ci, elle ne l’a jamais arrêté. Il a juste pris différentes formes. Des formes non conventionnelles, qui ne rentrent pas dans le moule des attentes sociétales, qui ne prépare pas à passer un baccalauréat, mais bel et bien là.

Trois années intenses de reprise des fondamentaux, de crises de larmes, de paniques à la réception de convocations pour les examens, d’efforts (qui pour beaucoup paraîtraient sur-humains), de remises en question, de déconstructions des schémas mentaux si finement tissés, seule dans sa chambre pendant 5 longues années. Trois années, un bac S en poche, étudiante en fac de psychologie, une vie sociale retrouvée, les premiers balbutiements de confiance apparaissent. Tout n’est pas réglé, elle le dit elle-même : “Je suis une décrocheuse”. Elle accepte aujourd’hui que derrière cette expression en apparence si simpliste et réductrice, les nuances sont colossales.

3 thoughts on “Ils ont décroché #2, L’histoire de M.

  1. Stroppa dit :

    Amour compréhension et persévérance bravo

  2. […] d’honneur à souligner cette différence, pour lui, colossale : les décrocheurs sont ceux qui subissent l’arrêt, quelles qu’en soient les […]

  3. […] a une famille tout ce qu’il y a de plus “standard”. Pas de drame apparent. Pas de désamour. Pas de […]

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Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.