Ils ont décroché #10, L’histoire de B.

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Violence ordinaire

La plupart des portraits d’adolescents jusqu’ici évoqués sont des profils dont nous avions saisi quelque chose. Quelque chose de leurs contours, quelque chose de ce qu’ils avaient à dire.

Aujourd’hui, j’aimerais aborder avec vous un aspect de l’accompagnement de jeunes décrocheurs que je ne peux éviter plus longtemps : celui des limites de l’aide.

J’aimerais parler de B.

Il n’est je crois, pas grand chose de plus douloureux que de constater la détresse d’un enfant, là, en face de soi, brute, totale.

Nous avons été élevées dans cette idée qu’aider, quand nous le pouvons, est un devoir, un naturel. Une responsabilité d’humain à humain. Une histoire laissée aux femmes, souvent.

Mais de l’aide à la volonté de contrôle, de puissance, il n’y a parfois qu’un voile. Les limites de l’aide, où les limites du rôle que nous nous donnons, et surtout celles, que l’on nous renvoie.

B. avait, quand je l’ai rencontré, 13 ans. Difficile de ne pas le remarquer :  B. parle, souvent, beaucoup. Parfois en donnant l’impression de ne pouvoir s’arrêter. Malgré lui, contre lui.  

Parler comme une urgence, parler pour remplir les silences, parler sur la voix de l’autre, parler automatique.

A lire ça, on pourrait croire que ces logorrhées relevaient plus de la production de masse que de qualité. C’est faux. 

B., à 13 ans, était, est, particulièrement intéressant. L’esprit est vif, rempli, plein de ramifications, de connections, d’informations. B. a l’esprit vaste et fin, pense le général et le particulier avec rapidité, finesse, pertinence.

B. est créatif aussi. Il dessine, imagine, crée avec facilité, sans vraiment s’en rendre compte.

Il est là d’ailleurs, le centre du sujet, je crois. B. ne sait pas se regarder. B. ne sait pas voir, ni ses talents, ni sa richesse, ni sa valeur.

B. se hait.

Le regarder se détester est insupportable, et les précepteurs se sont succédés face à lui. A côté de lui. 

L’autorité le bride, le pousse dans ses retranchements, un temps. Il se tait, ne dépasse plus. Cela rassure les adultes, ça les soulage. Mais à l’intérieur, le chaos redouble. Et B. décroche. La tristesse devient titanesque, l’immobilité impossible : B. s’agite, cette fois, se refuse à toute contrainte, ne veut plus avancer, crie sans bruit.

L’écoute non plus, ne produit rien : B. est retranché derrière une muraille de pudeur, que ni la stimulation intellectuelle, ni le jeu, ni le challenge, ni les silences, ni la douceur, ni l’humour, ni la valorisation, ne viennent atteindre.

B. ne veut pas de notre aide. Pas la nôtre, pas maintenant, pas comme ça.

B. continue à se détester. 

Nous ne sommes, pédagogues, aidant.e.s, les guides de personnes. Pas non plus les tuteurs aidant à la pousse. Tout au plus sommes nous un éclairage différent, une offre d’angle de vue supplémentaire.

Les situations sont complexes, les raisons toujours plurielles. Mais nous avons pris le parti des décrocheurs. 

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Le mot des fondatrices

Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.