Ils ont décroché #11, L’histoire de A.

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Le feu sous la glace

Difficile aujourd’hui de tenter de raconter un peu de A. Cette jeune fille qui a croisé notre route de préceptrices. Il faudrait 20 pages pour réussir ne serait ce qu’à esquisser avec nuance ce qu’elle peut être, ce qu’elle sait être.

Difficile, parce que l’histoire de A. c’est aussi, et beaucoup, l’histoire de parents qui foirent. Qui foirent dans les grandes largeures. Qui font du mal. 

Elle est là, la froide réalité qui se cache parfois derrière les décrocheurs. Et ça, c’est difficile à dire.

Il ne nous est pas toujours possible de la dire, pas comme ça. D’abord parce qu’un parent, c’est souvent déjà bien pressé par les injonctions et les jugements, déjà bien abimé pour ne pas avoir “réussi” à produire un enfant “performant”.

Ensuite, parce que tout ce que tu sais, c’est que tu ne sais rien. Ou bien, s’il t’arrive de savoir, c’est souvent trop tard.

C’est l’histoire de A.

A pour les profs, les directeurs d’écoles privées, d’internat, c’était : l’insolence, la rébellion, la dissidence farouche, les fourberies pour jouer, les mensonges et les entourloupes pour tester.

L’Art de l’évitement et du mensonge calculé en 5 temps, polymorphe et constant. L’art aussi, de jouer sans cesse avec les limites du possible, de repousser les autres dans leurs retranchements. 

Faire craquer l’autorité en face d’elle. Cette autorité absurde, automatique et non argumentée. Jamais légitime.  Bien souvent, des incarnations d’autorités bien moins vives et intelligentes qu’elle.  C’est comme ça.  

Elle est intelligente A. Tellement. Et souvent bien plus que tout le monde. Les tests le disent. C’est comme ça.

Une intelligence bridée, brimée, jamais valorisée, jamais comprise, donc jamais accompagnée. Une intelligence construite seule et dans l’adversité. Sans cadre et sans méthode apparente.

Pas très scolaire.

Et ça, ça déplaisait à son père. Voilà ce qu’il voulait que “l’on fasse de sa fille” : un cadre, une autorité. Ce qui compte, c’est l’excellence. Pour être toute disciplinée. Et Meilleure.

Evidemment, en faisant ça, ça n’a pas marché. Elle a menti, elle a défié. Son père l’a retirée de l’école un temps. Puis l’y a remise.

La stabilité.

Elle nous a fait confiance, à nous, l’équipe. Elle a donné tout ce qu’elle pouvait de concentration et de volonté, d’effort et de loyauté. 

Il n’y avait en fait que trois choses à lui donner : de la confiance, de la patience, de la valorisation. Beaucoup.

Un jour, elle a pleuré devant moi. J’ai vu une blessure que je ne comprenais pas. Quelque chose d’immense. Sans ses mots, je n’ai pas compris. 

Un jour, nous sommes parties de cette école. Sa mère est partie avec elle, ailleurs.

Un jour, elle m’a dit : “Mon père me bat. Il tappe ma mère. Il nous détruit avec ses mots et ses poings. J’ai porté plainte”.

Cette histoire n’est pas une histoire que je pensais écrire. Cette histoire n’est pas un épanchement. Cette histoire n’est pas une impudeur. 

Cette histoire, c’est une vérité qui dit ce qui se cache parfois, à l’ombre des enfants qui décrochent.

Des enfants abandonnés par les autorités légitimes, acculés dans leur douleur. Des enfants que personne ne regarde vraiment. 

Des enfants dont nous sommes responsables, des enfants que la société doit protéger.

Les situations sont complexes, les raisons toujours plurielles. Mais nous avons pris le parti des décrocheurs. 

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Le mot des fondatrices

Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.