Ils ont décroché #13, L’histoire de F.

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Arriver au coin de la rue de ton école et faire demi-tour, la boule au ventre. Essayer, sans cesse, sans relâche de suivre le flow : celui du rythme scolaire, des cours, des autres (élèves, professeurs et tutti quanti). Essayer mais ne pas y parvenir. Se sentir malheureux, emprisonné. Ne pas comprendre pourquoi, toi, tu es si différent. Pourquoi, toi, tu ne parviens plus à la passer cette grille d’entrée.

C’est l’histoire de F. F. est un bon élève au collège. Réservé, peu de “potes” mais quelques amis proches sur qui compter. F. suit avec facilité les apprentissages imposés mais trouve, au fur et à mesure que les années passent de plus en plus de difficultés à être en présence d’un grand nombre. Et 30, dans une petite salle, c’est beaucoup. Progressivement, il disparaît des bancs de l’école. Mais comme il rend ses devoirs, qu’il a des certificats médicaux, personne dans l’équipe pédagogique ne s’inquiète outre mesure. Les notes sont toujours correctes : c’est que tout doit aller bien.

Mais voilà, courant 2nde, c’est l’arrêt total. La douche froide pour ses parents quand le “diagnostic” est posé : F. décroche. Personne ne comprend pourquoi. Lui, le premier, ne saurait décrire le stress qui l’envahit à l’idée de retourner en cours autrement que par des “je ne peux pas” murmurés du bout des lèvres sur fond de visage rougeonnant, les yeux baissés, emplis de larmes.

F. fait partie de ces jeunes qui assez rapidement génèrent de l’empathie chez les adultes qui le suivent (psy, profs particuliers etc.) car ils sentent bien qu’il aimerait faire plus, aimerait faire mieux mais qu’un blocage est là, quel qu’il soit, quelle qu’en soit la raison. Chez ceux qui le côtoient moins intensément, il apparaît froid, distant, inintéressé et peut générer frustrations, colères et envies de lui mettre des coups de pieds au c*l, mais ce serait une erreur et mal connaître ce jeune homme, hypersensible, fin et surtout malheureux de sa situation.

Je l’ai rencontré dans le courant de son année de première, une envie de reprendre une scolarité mais l’impossibilité de se projeter dans un établissement standard. C’est donc auprès de nous qu’il a atterri. En 1ère S, à devoir préparer un baccalauréat de français. Je m’en souviens comme si c’était hier : c’était l’année du splendide contre-sens généralisé sur le Tigre Bleu, où le Gorafi avait titré “L’Éducation nationale reconnaît avoir pensé aussi que le Tigre Bleu était un animal et non un fleuve”.

Un démarrage en douceur, à ne venir qu’une matinée sur deux, régulièrement vécues par des retours inopinés à la maison. Partir à la pause de 10h, puis à celle de midi, puis rester déjeuner avec nous, puis au bout de quelques mois, rester les journées entières. 

Je l’ai accompagné pendant 2 ans, jusqu’à ce qu’il ait son bac, une inscription en école d’ingénieur en 5 ans. Beaucoup ont pensé que tout était réglé, lui le premier. Après tout, le bac apparaît souvent comme le sommet de l’Himalaya, celui qui, une fois gravi, nous permet d’être enfin libres. Peut-être est-ce le cas, pour certains. Pour nombre des jeunes en décrochage que j’ai eu la chance d’accompagner et dont F. fait partie, le bac est un jalon. Une première marche de réussite, de satisfaction et surtout de retour à une forme de norme. En revanche, pour la plupart de ceux qui l’ont eu, l’année qui a suivi n’a pas été de tout repos. C’est le cas de F. qui a arrêté peu de temps après la rentrée ses études supérieures. Le retour du “c’est trop difficile”. Quelques tentatives d’inscriptions à distance, des changements de formats, puis de contenus de formation, de nombreux rendez-vous pour parler orientation, envie et motivation. Ce n’est que depuis un an, après avoir été diagnostiqué asperger et avoir pu relire son parcours à l’aune d’une nouvelle donnée qu’il s’est réellement senti libéré. A nouveau dans des études d’ingénieur, sur un sujet qui le passionne, en couple, F. est aujourd’hui heureux.

Il est le témoin, comme nombre d’autres dont nous partageons une tranche de récits que vouloir à tout prix se focaliser sur l’obtention du bac, quand on a décroché, ne résout pas d’un coup de baguette magique les problématiques rencontrées. Souvent, il apparaît nécessaire de prendre un temps, pour soi, avant de se [re]lancer à corps perdu dans les études. Et c’est pour cela que Le Terrain a vu le jour !

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Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.