Ils ont décroché #17, L’histoire de H.

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Quand surdouance et dépassement du père ne font pas bon ménage.

H., un peu comme L. dont je t’ai parlé ici, est l’héritier d’une famille extrêmement fortunée. Pas juste riche. Extrêmement fortunée. Prendre le jet privé pour aller dans une des demeures secondaires à Saint Raphaël, par exemple, en y invitant quelques clients privilégiés est une habitude des moroses week ends parisiens. Sabrer (littéralement sabrer, pas juste au sens figuré) le champagne, la cocaïne qui coule à flots sont de leur côté des habitudes des mornes week ends parisiens. Tu saisis la nuance ? Il est des week ends imposés en famille où l’art de dissimuler les peines et les états d’âme est maître mot et d’autres où la solitude en plein coeur du “beau monde” parisien se camoufle dans de torrides excès.

Dans une France encore très judeo-chrétienne, on attend de H., qui ressemble de manière presque troublante aux représentations du Christ (très grand, d’une maigreur effrayante, le cheveu long légèrement ondulé, les joues creusées, les doigts longs, fins et osseux) qu’il se flagelle de ne pas se modeler aux attentes que son pedigree suppose.

Il va rarement en cours et quand il y va c’est pour pointer d’un ton méprisant à la face de ses professeurs leurs erreurs, les inepties de leurs enseignements et la vacuité de leurs méthodes. Le parfait portrait de l’adolescent que l’on aime détester : riche comme Crésus, qui semble s’octroyer toutes les libertés qu’il souhaite, qui méprise ceux qui l’entourent. Si tu nous lis depuis quelques épisodes de notre saga #ilsontdécroché, tu dois le sentir venir ce moment, celui-là même, où l’on écrit noir sur blanc que la réalité est bien plus nuancée. 

Et bien le voilà : j’ai rencontré H. lorsqu’il a commencé à envisager de raccrocher, au sein l’école dans laquelle je travaillais auparavant. Il avait 17 ans, et un objectif bac ES dans le cartable. A l’adjectif hautain je répondrais distant, à celui d’indiscipliné je dirais libre. Derrière le portrait odieux qui m’avait été fait de lui par ses précédents professeurs, j’ai rencontré un garçon d’une grande empathie, d’une douce et belle fragilité et surtout d’une intelligence folle, refusant les carcans lui étant imposés.

Je crois, que de tous mes élèves, voire de tous mes comparses khâgneux et universitaires c’est de lui que j’ai lu les introductions de dissertations philosophiques les plus aiguës, les plus grinçantes et justes. Mais voilà. Il s’arrêtait là. A l’introduction. Des années de dérives scolaires, de désapprentissage du rythme et de l’intensité nécessaire à la réflexion, à la concentration et tout était donné pour cette introduction. Le brio de l’ouverture du bal qui laisse présager une soirée des plus pittoresques, rocambolesques et le rappel, dur et froid, qu’à minuit sonne la cloche et qu’il nous faut rentrer. Et de voir la tristesse dans ses yeux par notre souffle retenu qui ne pouvait s’empêcher de se laisser aller au tourner de la page : un déchirement. Pis encore lorsqu’il fallait présenter au Père le compte rendu : H. est intelligent, brillant même, d’aucuns pourraient dire surdoué, précoce, haut potentiel mais il s’arrête dans l’élan de sa production. Et malheureusement, ce qui est attendu au bac ne peut se contenter d’une introduction exceptionnelle : on attend de la constance, de la consistance sans surprise. Et de voir ce père, déçu. Lui qui avait pourtant si brillamment réussi, tant dans ses études que dans sa vie professionnelle. Lui qui avait mis tant d’espoir dans cet enfant, le 2ème, un garçon. Lui qui avait rêvé de le voir légitimement reprendre les rênes. Lui qui s’était si lestement délesté de son éducation. Lui qui, lorsqu’il revenait à la maison c’était affublé d’une nouvelle épaulette de réussite professionnelle : seul sujet évoqué à table le temps de ses 24h de présence. Lui qui était devenu un mythe, un fantasme pour son fils qui se sentait chaque jour plus accablé de ne pas lui ressembler plus, de ne pas être capable de faire mieux, voire même tout simplement pareil.

C’est un sujet dont on pourrait parler pendant des heures : celui du dépassement du père, de cette figure de réussite. Cette pression inhibitrice qui peut finalement pousser à décrocher de sa scolarité mais surtout de sa vie. Ne pas être l’autre, ne pas faire mieux c’est n’être qu’un fantoche inutile et indigne d’être aimé. Et c’est une des histoires qui n’aura pas une fin heureuse car H. n’a pas raccroché. H. vit aujourd’hui d’une rente qui lui est fournie, dans le 800 mètres carrés familial, seul, triste et addict. Et si H. passe par là, qu’il sache que notre main est toujours tendue pour l’aider.

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One thought on “Ils ont décroché #17, L’histoire de H.

  1. […] si jamais tu as encore 3 minutes devant toi, celui de H est par ici […]

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Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.