Ils ont décroché #18, L’histoire de T.

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Fils de diplomate et décrocheur.

Je ne sais pas toi, mais moi, j’imaginais les enfants de diplomates comme des dandys en uniformes à motif prince-de-galles dans un château en Ecosse. Peut-être ai-je un peu trop lu et regardé les Harry Potter. Oui. Ou Saint Trinian’s. Aussi. Mais le fait est, que 1) c’était mon imaginaire et 2) je suis tombée des nues quand j’ai rencontré T.

T. est le fils d’un diplomate russe qui doit maintenant avoir 16 ans mais qui à l’époque en avait 11. On versait plus dans les magouilles du KGB que dans les couloirs d’Harry Potter. Je m’explique. T. est venu en France vers ses 6 ans, ne parlant que le russe. Assez lentement, voyant qu’il ne suivait pas, ses parents ont décidé de l’inscrire dans une école privée hors contrat. Je trouvais cet enfant INSUPPORTABLE. Et franchement, pour que je dise une chose pareille, pis, que je l’écrive et en majuscule c’est te dire à quel point mes yeux s’exorbitaient à chacune des ses interventions. Et pourtant.. Là encore, l’histoire est complexe.

T. fils de diplomate russe (mafieux ?) était déposé par un garde du corps chaque matin, qui sortait, la main droite sur le flanc gauche, prêt à dégainer. T. fils de diplomate russe n’avait aucune autorisation de sortie et la seule fois où son déjeuner avait été oublié et qu’il a fallu qu’il aille en acheter un, je marchais en crabe, lui contre le mur et moi tentant vainement de servir de gilet par balle (mais lol, la meuf s’est crue dans un film. Oui.). T. fils de diplomate russe, me voyant faire défiler les pages de son cahier à toute allure me dit lascivement que c’était ainsi que son papa compte son argent.

Alors voilà, on image le gamin pourri gâté. On imagine la possibilité qu’il ait un précepteur à domicile. On n’imagine pas qu’il puisse décrocher petit à petit des apprentissages car il ne parle pas la langue du pays et que malgré cela les parents décident, sans lui offrir d’aide supplémentaire, de le maintenir dans le système. C’est comme ça que 5 ans après être arrivé en France il a changé d’école pour un accompagnement sur-mesure. Mais les lacunes étaient particulièrement ancrées et le retard accumulé difficile à rattraper. Surtout que T. résistait. Il résistait à l’échange, à partager ses difficultés, ses incompréhensions. Vouloir faire seul, faire plus vite et bâcler. Répondre au garde-à-vous des pressions paternelles et se noyer.

En 2 ans d’accompagnement, réussir péniblement à apprivoiser l’enfant apeuré, à le calmer, le rassurer, l’aider à raccrocher et voir petit à petit quelques progrès se mettre en place, les fondations se rebâtir… pour que tout cela soit à nouveau détruit en un claquement de doigts.

On le pensait privilégié bien que très seul dans son palais, entouré de très probables anciens agents du KGB. On le pensait en sécurité. On le pensait aimé. On l’a vu se faire abandonner. Une deuxième famille. Son père a choisi cette autre famille. En l’espace de 3 jours, cet enfant a appris qu’il n’était pas seul, que son père menait une double-vie à Paris et à Moscou et a disparu. Plus de garde-du-corps, plus de voitures, plus d’argent, plus de maison.

Sa maman, prise au dépourvu également, a dû rebondir, trouver un travail, scolariser son enfant dans le public, lui qui commençait tout juste à se réparer, reprendre confiance en lui et en l’adulte, et ce, uniquement dans des conditions de séances particulières. Même après 2 ans, en groupe, il restait un enfer pour le reste des présents. Un enfer à qui on s’était attachés et à qui on ne voulait pas d’en être un, mais un enfer quand même.

La douche lui a été froide. On l’a suivi pendant un certain temps et c’est avec morosité et résignation qu’il a suivi de loin une scolarité hachurée.

Toutes les histoires de décrochage n’ont malheureusement pas une fin heureuse et il nous est difficile de savoir ce qu’il advient de chaque jeune que l’on a accompagné. C’est une dure leçon face à la toute-puissance dans laquelle, nous autres, accompagnants, risquons à chaque instant de tomber. Nous ne sommes pas des sauveurs. Au mieux, nous pouvons espérer avoir semé des graines de confiance, de rebond, d’adaptabilité et d’espoir chez ceux que nous avons pendant un temps aidés et qu’ils s’en saisiront le moment venu.

Et si jamais tu as encore 3 minutes devant toi, celui de H est par ici 🙂

One thought on “Ils ont décroché #18, L’histoire de T.

  1. […] Et parce qu’on en a jamais assez, l’histoire d’un autre T. noircit les lignes de l’article suivant. […]

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Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.