Ils ont décroché #20, L’histoire de T.

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Ne surtout pas montrer qu’il y a défaillance.

Dit comme ça, c’est horrible. Et même dit autrement, ça le reste. Peu importe comment tourner cette idée, elle n’en reste pas moins atroce. C’est pourtant l’histoire de T. 

Au premier entretien, j’ai eu l’impression d’avoir face à moi une collision émotionnelle. Une mère débordée, dépassée, en totale roue libre verbale ET au bout du rouleau, un père silencieux, cerné, jugeant ET au bout du rouleau et une fille hautaine ET peu encline à l’échange. Il est assez rare qu’à la fin d’un entretien je reste sur un avis aussi superficiel. Mais, pour le coup, j’avais trouvé particulièrement difficile d’avoir accès, ne serait-ce qu’à des bribes, de ce qui se cachait derrière ces personnages. Car oui, les 3 semblaient jouer des rôles attitrés mais qui sonnaient tellement faux que l’on sentait bien un problème.. Dire lequel s’est révélé sensiblement plus difficile, tout du moins pour un accompagnement pertinent.

On nous a parlé de harcèlement scolaire, d’un début de phobie sociale, de difficultés scolaires pour finir par nous annoncer que T était à ce moment-là dans une classe CLIS. Ok. Cela pose le décor. Mais on nous dit aussi que le souhait de changer d’établissement et de type d’accompagnement est également dû au fait qu’elle n’avance pas dans sa classe, que le niveau, trop “bas”, trop “facile” ne convient pas. Ok. Pourquoi pas. Des “erreurs” de diagnostics, on en a rencontrées, on en a effectuées, tout est possible. Et puis s’il est bien une chose dont on s’est rendu compte (et particulièrement avec le T de notre précédent article) c’est que le contexte d’apprentissage est déterminant pour certains sur leur capacité à faire sauter les irritants. Donc : pourquoi pas. De la même manière, on nous présente des cahiers parfaitement tenus, sans aucune faute d’orthographe. On nous parle d’équitation et d’un niveau galop 5. Deux trois anecdotes glanées par ci, par là, tendent à montrer les stigmates d’une vie mondaine. Ah. Le jeu des apparences. On y revient.

On accompagne T quelque temps pour se rendre compte assez rapidement qu’elle a mis en place des mécanismes de manipulation : elle sait cacher ses difficultés. Les devoirs ne sont jamais faits seule (quand je dis devoirs, il s’agit en fait d’un temps de lecture + résumé chaque soir) et le rendu présenté (10 lignes) est le fruit de plusieurs heures de travail laborieux, avec sa maman qui corrige tout, voire finit par le faire pour elle. On adore, corriger le travail des parents et devoir proposer un accompagnement adapté aux besoins de leurs enfants.

T est une jeune fille pleine d’envie, celle de progresser, d’apprendre, mais surtout de se faire des amis. Or ce n’est pas chose facile quand l’accès aux codes sociétaux n’est pas maîtrisé. Apprendre la juste distance, la juste place. Ne pas être trop envahissante mais pas non plus d’une froideur à rafraîchir la reine des glaces. C’est là un des enjeux que l’on formalise comme prioritaire dès lors que tombent les premières couches. On se serait presque cru face à Glenn Close en magistrale Madame de Merteuil, se démaquillant et révélant sa réalité à la face du monde. Bon sans l’arrière fond de badinage pour ne pas dire libertinage dans son boudoir, qu’on s’entende ! Et sans les intentions pas toujours honnêtes ni douces à l’égard de ses pairs.

C’est là l’enjeu d’un accompagnement au plus complet. Certains formuleront qu’on ne peut séparer la tête du corps ni du coeur. D’autres diront qu’il est difficile de se concentrer sur ses apprentissages et sa progression quand tout, dans le quotidien, nous ramène à nos difficultés. Ne pas savoir lire l’heure, symptôme d’un difficile repérage dans le temps et de fait ne pas parvenir à maîtriser ni les conjugaisons, ni les constructions syntaxiques mais ne pas non plus être capable de raconter son weekend à ses camarades de classe.

Nous avons donc pensé notre accompagnement comme une pelote de laine particulièrement emmêlée qu’il a fallu tenter de détricoter : se poser avec les parents pour obtenir d’eux une certaine transparence (que ce soit sur un diagnostic éventuellement posé, sur leur quotidien, leurs attentes), se poser avec T pour redéfinir des objectifs adaptés mais qui ne soient ni infitilisants ni déconfiancisants. Et non. Ce mot n’existe pas. Mais tu saisis l’idée.

Après 2 ans avec nous, T s’oriente vers un établissement adapté lui permettant d’envisager une suite dans une filière professionnalisante. 

Elle sait désormais se repérer dans l’espace-temps, lire l’heure, communiquer avec clarté et précision même si cela reste concis et simple. Elle parvient à standardiser les attentes qu’elle a de ses relations amicales et de fait à en construire des pérennes et vertueuses.

Et si tu aimes bien les histoires qui finissent bien, je t’invite à lire celle d’un p’tit mec très chouette : T.

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Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.