Ils ont décroché #23, L’histoire de M.

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Mère enfant & père exigeant

Rares sont les contextes que j’ai rencontrés où la mère est l’absente du binôme parental. Très rares. C’est le cas de M. dont la mère n’est quasiment jamais là et quand elle est présente, elle endosse avec beaucoup plus de fluidité le rôle de trublion que celui de parent. 

On se serait cru dans les films à la voir débarquer, tout de noir vétue, nous expliquer qu’elle doit emmener son fils car elle vient d’apprendre le décès de sa grand-mère. Grand-mère dont on savait qu’elle était décédée… quelques années plus tôt. Notre coeur s’est déchiré quand son fils lui a demandé d’être présente à la remise de sa ceinture noire et qu’elle lui a chantonné qu’elle aurait probablement à cette période-là une proposition, je cite, “plus fun et cohérente avec qui je suis” que d’aller voir “sa progéniture”. Souvent absente et marquant ses quelques rares présences sur le front de la fête, jamais sur celui de la parentalité.

Et donc un jeune garçon qui s’est construit, pour attirer l’attention de sa mère, un rôle, une carapace de fêtard. Plusieurs fois, le matin nous l’avons retrouvé, cuvant les restes de sa soirée, cherchant à se montrer plus détaché qu’il n’était enclin à le montrer face au désarroi de la situation.

Et face à cela, son père. Directeur France d’une chaîne d’agences immobilières, parangon de stabilité, de rigueur, de travail, d’effort. Zéro fun pour le coup et assez peu d’empathie pour la situation de son fils. Lui-même reconnaît l’instabilité de la “génitrice” de M., comme il aimait tant à le lui rappeler, reconnaissant également difficile pour un garçon de se construire dans ce contexte d’instabilité. Et pour autant, le discours, inlassable sur l’effort, la nécessité du dépassement de la situation, le nécessaire gain de maturité. Ce discours que l’on entend si fort, si régulièrement, si culpabilisateur, si “adultifiant”. Pourquoi demande-t-on à des enfants / adolescents ce que l’on n’ose pas même attendre d’adultes ? 

Plutôt que de chercher à comprendre comment aider son fils à retrouver une forme de stabilité, d’amour, d’accueil et d’acceptation de ses émotions, il a été plus facile à ce papa (et je ne lui jette pas la pierre, son coeur à lui aussi a été mis à mal de voir que la mère de son fils se désintéressait d’eux) de se rigidifier autour des valeurs travail, école et autogestion.

Je sais que mon ton est sec, abrupt et un tantinet jugeant. Et non, je ne suis pas neutre dans mes accompagnements. J’essaie toujours de faire en sorte que chacun, parent comme ado reparte heureux de sa position, à l’aise avec les outils pouvant être mis en place. Cela n’en ôte pas pour autant ce que je pense des situations que je côtoie. Et comme beaucoup d’autres, M. est victime d’une lâcheté camouflée dans de l’exigence.

Une mère absente, ou présente dans la festoyance de la force ; un père présent mais émotionnellement absent dans une incapacité d’écoute de la peine de son fils car faisant bien trop écho à sa propre peine ; et un décrochage. Décrochage scolaire physique, intellectuel, émotionnel. 

Quand j’ai rencontré M. il revenait en cours – après des années d’arrêt – dans une nouvelle école parce qu’un énième ultimatum lui avait été posé et que celui-là, pendant un temps, semblait lui faire plus peur que les autres. Ni le coeur, ni la tête n’y étaient. Le bac, une chimère. Les études post bac, un mirage. L’orientation, une illusion. Aucune envie ni capacité à se projeter. Aucune idée de qui il est, ni de ce qu’il a envie de faire. L’attente latente d’un lendemain meilleur, qui lui dicterait patiemment vers où se tourner. J’avais parfois l’impression de voir Anastasia sortir de l’orphelinat, arriver au croisement sous la neige et attendre un signe pour savoir où aller et se laisser finalement porter vers son futur par l’arrivée inattendue d’un chiot. 

Rien de ce que nous avons pu mettre en place d’un point de vue scolaire n’a permis un réel raccrochage pour M. Il lui aurait fallu une année, peut-être deux, hors des murs de Paris, pour se penser, s’inventer, s’imaginer. Et de là, trouver une motivation, une envie transcendante qui le pousserait à s’engager dans une voie, quelle qu’elle soit (académique ou professionnelle) avec enthousiasme et passion.

Je ne sais pas ce qu’il est devenu aujourd’hui. C’est ça aussi, accompagner des jeunes : être une personne dans leur paysage pendant un certain temps, leur transmettre toutes les clefs qui nous paraissent pertinentes et laisser infuser lorsque l’on ne voit pas l’immédiateté du rebondissement, en espérant que dans de meilleurs jours ils sauront y puiser leurs ressources et s’élancer dans leur vie avec joie.

Un autre épisode plus léger et enthousiasmant ? C’est par ici.

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Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.