L’équipe du Terrain Tremplin : une histoire à deux voix

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Audrey : En fait, si je remonte loin très loin [ça fait cliché de dire ça], j’ai toujours voulu être prof. Depuis le CE1, parce que j’avais des profs un peu particuliers, fins, géniaux, qui me laissaient beaucoup de liberté comme enfant, comme apprenante, j’ai vu, compris, que tout le monde pouvait comprendre, apprendre, expérimenter, itérer, s’amuser. Il fallait juste trouver le format adapté. 

Alors j’ai fait des études pour devenir prof. Prof de langue, pour la liberté que la discipline laissait, pour les ateliers infinis que je pouvais créer. Un jour, je suis arrivée à la fin de mes études et je me suis rendu compte que je ne voulais pas travailler pour l’éducation nationale. Pas parce que je la rejette, pas parce que je ne la suis pas : j’en suis en partie le fruit, je la soutiens, et je la veux pour ma fille. Non, je n’en voulais pas à cause du peu de marge de manœuvre qui est laissé aux enseignants, à cause de ces contraintes, si nombreuses, avec lesquelles je ne veux pas “compromiser”. 

Alors je suis allée du côté des petites structures, des enseignement particuliers. Je suis allée là où il y avait à construire, là où il y avait de l’espace. J’y ai rencontré le sujet du décrochage scolaire. Je suis devenue prof et responsable pédagogique dans une école hors contrat. Là, j’ai pu m’éclater à faire et concevoir des formats d’accompagnement transverses et ludiques. 

Un jour j’ai rencontré Camille ; on a commencé à beaucoup beaucoup parler d’éducation. On a parlé de ses impacts et de ses effets, sur les gens, sur la société. Alors même que nous avions nous-mêmes survolé notre scolarité, nous nous retrouvions sur le fond, la forme. A force de rentre dedans, je lui ai proposé de venir voir, un jour, l’école où je travaillais ; et elle n’est plus partie. A force (de nouveau) de bières et de discussions de fin de journée, on s’est un jour rendu compte que notre alignement particulier n’était pas celui en place dans l’école. Il fallait du Sur-mesure. Il fallait de la pédagogie par projet. De là est né le Terrain : une aventure pédagogique et entrepreneuriale vertigineuse. 

Camille : D’aussi loin que je m’en souvienne, au moins jusqu’à l’entrée au lycée, la scolarité c’était facile, c’était fluide. Penser la scolarité, j’ai longtemps cru que ce n’était pas mon sujet. Moi, je voulais pas être prof, je voulais créer des parfums et/ou devenir poétesse.

Mais à dire vrai, si je me pose, des souvenirs d’enfance, d’adolescence me reviennent. J’ai le souvenir particulier d’avoir souvent pensé – alors qu’un élève de ma classe posait une question sur ce que j’avais compris – que les profs expliquaient mal. J’avais l’impression qu’ils complexifiaient les choses. Dis comme ça, je sais que c’est prétentieux. Mais tant pis.

Et puis je suis rentrée au lycée, comme j’étais une première de classe et que je faisais du latin, je me suis retrouvée avec les gros poissons. Et à partir de là, les choses sont devenues beaucoup moins fluides. Dans mon égo je l’ai mal vécu ; mais ça a ouvert des fenêtres : qu’est ce qu’on attend de moi ? Pourquoi est-ce que je me sens moins intelligente ? Pourquoi j’ai l’impression de subir ma scolarité ? 

Cette phase, je la raconte parce qu’elle est sans doute le vrai point de départ de la construction de ma pensée sur l’éducation, la transmission, la formation.

“Adulte”, j’ai travaillé dans le privé ; confrontée tellement de fois à des incarnations d’autorités que je ne comprenais pas, des fonctionnements d’équipe que je trouvais pernicieux, contre-productifs. Ça manquait d’intelligence sociale, ça n’était pas pensé pour/sur le long terme. 

Un jour j’ai claqué la porte d’un labo dans lequel je travaillais et je suis montée à Paris. Je voyais passer des offres, aucune ne me plaisait. Je postulais par devoir moral, pour pouvoir dormir tranquillement le soir. Ça ne m’étonnerait pas que les décrocheurs aient ce même mode de pensée : fond de culpabilité et de déconstruction d’estime complètement contre-productif.

Un jour j’ai rencontré Audrey : je voulais son appart. Mais au lieu d’avoir un appart j’ai trouvé une amie. Je ne saurais compter le nombre d’heures où l’on a parlé éducation, adolescence, transmission, savoir et VRAIE bienveillance : c’est quoi valoriser l’autre et pourquoi c’est si important. 

Et à force d’en parler, j’ai dû assez la convaincre pour qu’elle me propose de venir une journée pour observer le fonctionnement de l’école pour décrocheurs où elle travaillait. J’y suis allée, et je ne suis jamais repartie. Il s’est passé quelque chose d’ésotérique pour moi à l’époque  : c’est devenu fluide, facile et doux. Facile parce que ça avait du sens. 

J’étais pas une prof, pas un guide, et pas vraiment une préceptrice ; “(…) n’être qu’une fenêtre pour les yeux des enfants”*. C’est, je crois ce que l’on peut faire de plus important : leur montrer le champ des possibles et insuffler un peu de force et de croyance en eux-même. Et là bas, c’était un peu possible de le faire. Mais les limites, de cette école, c’est que c’en était une, justement.

En discutant avec Audrey, on s’est rendu compte que cette approche scolaire ne tendait plus vers une forme de liberté mais à une obéissance sans sens. Or ces jeunes là, ils n’avaient eu de cesse que de fuir ça, ou alors ils avaient cédé : effondrés, écroulés face à une charge monstrueuse. 

Du coup on est parties et on a créé ce que l’on pense être une alternative utile : un espace qui ne cesse de s’adapter, en sur-mesure, à leurs besoins, leurs souffrances, leurs failles, leur regard. On l’a appelé le Terrain Tremplin : une structure qui essaiera toujours de parler à une altérité, pour rebondir.

*Phrase issue de la chanson “Les gens qui doutent” de Anne Sylvestre

One thought on “L’équipe du Terrain Tremplin : une histoire à deux voix

  1. Stroppa dit :

    Bravo à vous deux pour cette force de caractère, cette empathie et l aide que vous apportez et apporterez à trouver le bon chemin à chacun.

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Le mot des fondatrices

Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.