Ils ont décroché #24, L’histoire de K.

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Entre absentéisme & alcoolisme

Qui pensait ces deux substantifs réservés à des classes sociales de prolétaires ? Tu sais, ce genre de phrases que l’on pense avec le même dédain dont on peut faire preuve quand on assène ce fameux poncif “Quand on veut, on peut”.

Et bien non, quand on veut on ne peut pas toujours. Demande à un cul de jatte de courir. Il aura beau le vouloir, sans une aide (colossale) extérieure et un soutien sans faille au long court, je demande à voir où sa volonté pourra le mener.

Et c’est bien là toute l’histoire de K. Une mère avocate, reconnue dans son métier mais alcoolique. Un père antillais, se plaisant plus à naviguer dans les caraïbes, à vivre de rhum et de femmes (p*tain mais son père c’est Jack Sparrow en fait) qu’à être présent auprès de son fils à Paris.

J’ai rencontré K quand il avait 16 ans. Grand, le regard sombre et contrit de celui qui a “vécu”. Une maman le définissant comme doux avec elle mais impulsif à l’école et ne travaillant pas : “il gâche ses capacités” nous a-t-elle dit un nombre de fois incalculable. Et c’est vrai, quand il n’est pas épuisé, déconcentré, il avance avec facilité parmi les différentes notions que l’on aborde. Le tout, toujours sous un flegme flagrant.

Mais voilà, l’école l’ennuie. Il trouve le programme de 3ème, qu’il répète, particulièrement soporifique. Les seuls moments où l’on voit son regard s’allumer sont les moments où il m’entend travailler des textes de français avec les élèves de première. Progressivement, il abandonne ses études de textes pour venir jouter avec nous du sens des mots de Madame de Merteuil dans les Liaisons dangereuses. Progressivement, il se ranime. Progressivement, il s’engage. Progressivement, il fait de plus en plus régulièrement ses devoirs.

Jusqu’à un matin.

Jusqu’à un matin où il arrive, en retard, les yeux injectés de Marie-Jeanne. Ce matin-là, où il répond au directeur qu’il s’en fiche d’être en retard, que de toute façon l’école ne sert à rien et que personne ne peut l’empêcher de faire ce qu’il veut.

Et de notre côté l’incompréhension. Il ne veut pas nous expliquer à quoi est dû son retard. Il se replie sur lui-même. Et pendant deux semaines, retards sur retards : le matin, à la reprise de l’après-midi. Il sent même régulièrement l’alcool, à des heures surprenantes. Les doutes émergent dans nos esprits, est-ce lui qui a besoin de trouver refuge dans la boisson ou sa mère, par ailleurs parangon de femme modèle ? Et nous, de rester constants face à lui, de maintenir le cadre de gentillesse, d’écoute, d’émulsion que nous avons choisi d’être afin qu’il sache que nous sommes là, prêts à dégainer notre aide quand il la sollicitera.

Ce n’est qu’au bout de deux semaines qu’il finit par craquer et nous dire combien c’est difficile de devoir enfermer sa propre mère qui a, semble-t-il, fait une rechute, chez elle en s’étant assuré que plus aucune bouteille n’était dans l’appartement, de se rendre compte que malgré son rôle supposé d’adulte, elle parvient à le surprendre par l’inventivité de ses cachettes.

Comment demander à un jeune de 16 ans d’être à la fois le parent de son parent, le garant de sa sécurité physique, morale et affective, mais également de maintenir une façade, d’aller à l’école comme si de rien n’était, de se concentrer et se projeter dans ses études lorsque sa seule inquiétude est de retourner nourrir sa mère le midi, s’assurer que son sevrage (réfléchi et conçu à partir de quelques recherches sur internet) se maintienne ?

Etre décrocheur de sa scolarité c’est aussi parfois être le raccrocheur de sa famille.

Nos histoires te parlent, il y en a une autre par ici.

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Le mot des fondatrices

Salut !

Nous, c’est Audrey & Camille. Après avoir accompagné des ados en décrochage scolaire dans une école, on s’est lancées dans l’aventure d’entreprendre dans l’éducation.

On sort du sujet de l’académique pour réfléchir à comment remettre du sens au coeur de l’apprentissage afin qu’il soit à nouveau perçu comme utile par des générations qui transcendent l’accès à la connaissance tel qu’on a pu le connaître.